Le live Multitude de Stromae s’ouvre sur un désert mauve, dunes balayées de lumière rose et violette, un unique pilier lumineux planté dans le sable comme une promesse ou un présage. Avant même la première note, le ton est donné : celui d’un voyage intérieur autant que scénique. Des images de travail s’intercalent — un carnet de croquis couvert de plans de scène, de schémas griffonnés à la main — rappel discret que cette Multitude fut d’abord pensée, dessinée, avant d’être vécue. Un pied de bébé filmé en gros plan, fragment de vie privée glissé dans le montage, ancre immédiatement le projet dans l’intime, en collage avec le grandiose du dispositif scénique.
Sur scène, l’esthétique épouse l’identité visuelle de l’album : géométries lumineuses, totems de claviers disposés en formations rituelles, écrans gigantesques où défilent des figures animées identiques en boucle — soldats-jouets, silhouettes en turban, uniformes coloniaux répétés à l’infini. Cette imagerie de la multiplication mécanique, du corps cloné et synchronisé, donne chair au thème du conditionnement, de l’individu dissous dans la masse, qu’éclaire en contrepoint la liberté du geste live. Stromae, en chemise blanche à jabot, se déplace dans des halos roses, bleus, verts, sous une arche solaire qui l’auréole comme une icône profane. Une spirale de perles tourne sur écran, presque un rosaire numérique ; plus loin, un module évoquant un satellite brisé installe une tonalité de science-fiction mélancolique.
Des séquences filmées en studio s’insèrent entre les morceaux : l’artiste dansant sous un parapluie noir devant un fond orange uni, dans une économie de moyens presque chorégraphique, en rupture franche avec la démesure du live. Le public, filmé en gros plan, devient lui-même partie intégrante du récit visuel — visages en larmes, bras levés, couples enlacés, ferveur collective qui réalise littéralement l’idée de multitude. Une formation de choristes en chemises blanches et nœuds bleus avance en fanfare, citation visuelle des défilés populaires, fusion entre tradition et reprise contemporaine.
Multitude se referme sur des images de coulisses, captées sur le vif, loin de l’apparat scénique, avant un long générique. Réalisé par Cyprien Delire et Luc Van Haver, produit sous le label Mosaert, ce live de 1h07 restitue une tournée interrompue en 2023 pour raisons de santé, devenue ici un objet filmique à part entière, oscillant sans cesse entre onirisme, intimité documentaire et grand spectacle populaire.
Multitude opens on a mauve desert, dunes swept with rose and violet light, a single luminous pillar planted in the sand like a promise or an omen. Before the first note even sounds, the tone is set: that of an inward journey as much as a staged one. Working images are interspersed — a sketchbook covered in stage plans, hand-drawn diagrams — a quiet reminder that this Multitude was first conceived, drawn, before it was lived. A baby's foot filmed in close-up, a fragment of private life slipped into the edit, immediately grounds the project in intimacy, in collage with the grandeur of the staging.
On stage, the aesthetic embraces the album's visual identity: luminous geometries, keyboard totems arranged in ritual formations, giant screens where identical animated figures loop endlessly — toy soldiers, turbaned silhouettes, colonial uniforms repeated to infinity. This imagery of mechanical multiplication, of the cloned and synchronized body, gives shape to the theme of conditioning, of the individual dissolved into the mass, countered by the freedom of the live gesture. Stromae, in a white ruffled shirt, moves through halos of pink, blue, green, beneath a sunburst arch that crowns him like a secular icon. A spiral of beads turns on screen, almost a digital rosary; further on, a module evoking a shattered satellite sets a tone of melancholic science fiction.
Studio-filmed sequences are woven between the songs: the artist dancing beneath a black umbrella against a flat orange background, in an almost choreographic economy of means, a sharp break from the live show's excess. The audience, filmed in close-up, becomes itself part of the visual narrative — tearful faces, raised arms, embracing couples, a collective fervor that literally enacts the idea of multitude. A formation of backing singers in white shirts and blue bow ties advances like a marching band, a visual citation of popular parades, fusing tradition with contemporary reinterpretation.
Multitude closes on candid backstage footage, captured far from the stage's pageantry, before a long credits roll. Directed by Cyprien Delire and Luc Van Haver, produced under the Mosaert label, this 1h07 live recording restitutes a tour interrupted in 2023 for health reasons, here transformed into a film object in its own right, ceaselessly oscillating between the oneiric, documentary intimacy, and grand popular spectacle.